Lucille, Blandine et Julie, des enfants comme les notres, ont eu la chance de vivre, à 13 ou 14 ans, un rêve que tout le monde aurait aimé réaliser. Le temps d'une année scolaire, pendant 9 mois, elles sont parties sur un voilier, à la découverte du monde. Depuis 1983, la Baleine Blanche lance ainsi chaque année une trentaine d'enfants reporters dans une extraordinaire aventure ouverte à tous. Voici les carnets de voyage de Julie, Lucille et Blandine.
Des oiseaux et des hommes, le carnet de voyage de Lucille
En septembre 1999, à Couëron, un petit port de Loire-Atlantique, Lucille embarque sur un voilier de la Baleine Blanche avec treize coéquipiers, les baleineaux, direction la Mer Rouge puis le Soudan, en passant par le Portugal, la Tunisie, la Grèce et l'Égypte sur les traces des oiseaux migrateurs comme les cigognes qui quittent la France à l'automne. La mission des apprentis ornithologues : à chaque escale, répertorier les espèces rencontrées, découvrir les rapports qui lient l'homme et l'oiseau, leurs pratiques et traditions. Qui les contemple ? Qui s'en nourrit ? Qui les chasse ? Qui les protège, par croyance ou superstition ?
Le départ
"Au risque de paraître insensible, je ne pleure pas en quittant ma famille. J'ai 13 ans et je suis heureuse d'avoir été sélectionnée. Mes parents, assez vadrouilleurs eux-même, n'ont pas trop hésité à me laisser partir si longtemps sans eux, ils voulaient m'offrir cette chance. Les premiers jours de navigation, nous avons le mal de mer, et ce sera le cas à chaque fois que nous quitteront une escale. Au bout de deux ou trois jours, on s'amarine !"
Solidarité et vie d'équipe
"Les responsables ont veillé à choisir des coéquipiers complémentaires. Il faut de tout pour faire un équipage, des petits gabarits, des costauds, des techniciens, des observateurs... Sur le voilier, tout est organisé, chacun de nous a des tâches domestiques bien précises, des manouvres et un rôle de maintenance à accomplir. Nous tenons la barre, recousons la grand-voile qui s'est déchirée ; nous assurons à tour de rôle, deux par deux, les quarts de nuit. Chacun a aussi en charge une part du reportage, certains les photos, d'autres la vidéo, moi, c'est plutôt l'écriture."
L'arrivée au Soudan
"Quand les habitants de ce petit port du Soudan voient arriver par la mer une bande d'enfants blancs vivant sur un bateau, ils sont très étonnés : je crois qu'ils n'ont jamais vu de Blancs. Ce pays est beau comme une terre des origines du monde, mais c'est aussi l'une des plus pauvres de la planète où la mortalité infantile est très élevée. Entre eux et nous, l'obstacle de la langue est balayé par le langage des gestes !"
En Égypte, une amie bédouine
"Dans un village du Sinaï, nous rencontrons Sahla, une jeune bédouine qui dessine au charbon de bois sur les murs des maisons en planche de son village ; elle nous montre aussi des esquisses représentant des scènes de sa vie quotidienne, crayonnées sur les bouts de papier qu'elle trouve."
Les pigeons du Caire
"C'est parce que nous avions mal prononcé le mot "toilettes" en arabe (il a, à peu près, le même son que "pigeon") qu'on nous a indiqué les pigeonniers des colombophiles du Caire ! Les pigeons sont l'une des passions des Égyptiens. Au sommet des immeubles, il y a des petites cabanes en bois sur pilotis où sont alignés des centaines de cages enfermant des pigeons. Les éleveurs lâchent les oiseaux à heures précises et organisent alors entre eux des joutes."
Le retour
"En 9 mois, nous avons recréé un cocon familial avec l'équipage. À l'arrivée en Camargue, lors des retrouvailles avec ma famille, je suis, comme au départ, tiraillée entre elle et les baleineaux. Mes parents me trouvent changée. À force de manger des féculents, du riz et des pâtes, j'ai pris six kilos ! Ils ne me posent pas trop de questions. Ils attendent que les anecdotes viennent. Ils sont fiers de moi. Finalement, l'éloignement et les lettres nous ont rapprochés. On s'est écrit des choses qu'on ne se serait jamais dites dans la vie quotidienne. J'ai quitté la classe pour le voyage en début de 3ème et je suis resté en 3ème au retour. Depuis que j'ai rencontré des enfants qui rêvent en vain d'aller à l'école, car ils doivent se battre pour survivre, je vois l'école autrement. Je veux devenir reporter de guerre. Je ne peux plus faire comme si je n'avais rien vu ailleurs. J'ai l'impression d'avoir tellement avancé dans ma tête !... Et je sais qu'il y a autre chose dans la vie que le train-train du collège. Pour le moment, notre aventure continue, il reste notre livre à terminer."
Sur la route de l'esclavage, le carnet de voyage de Blandine
En septembre 1998, Blandine, 14 ans, et treize autres baleineaux quittent Nantes sur les traces du "Triangle de l'esclavage". Le voilier de la Baleine refait symboliquement le parcours des bateaux négriers nantais qui, de 1620 à 1850, ont déporté des esclaves noirs de l'Afrique vers l'Amérique pour servir de main-d'ouvre dans les plantations. Après une longue étape au Sénégal, l'équipage traversera l'Atlantique pour accoster à Haïti et partager quelques mois de la vie des enfants haïtiens.
La vie à bord
"Confort rudimentaire sur le bateau, douche et shampooing à l'eau de mer ! Il suffit de fixer une corde à l'arrière du voilier, de s'y accrocher et de se laisser trainer ! Quand on arrive dans un port, une douche à l'eau douce est très appréciée !" L'arrivée au Sénégal. "En prenant contact avec des collèges de Rufisque, notre port d'arrivée, nous nous sommes fait des copains. La famille d'Aïta m'accueille à bras ouverts. Au Sénégal, on garde réellement toujours une part du repas pour l'étranger qui passe. Par ses préoccupations, Aïta a des points communs avec nous : le goût des vêtements, les copains et copines avec qui elle passe l'après-midi, agglutinés autour du poste de musique. Il y a aussi Mame, 16 ans. Selon elle, la traite des noirs est un fait que les Sénégalais n'ont pas encore pardonné aux Blancs." Petit vendeur de cigarettes. "Martino, 15 ans, vit dans une pièce unique, dans un bidonville, avec ses frères, ses sours et ses parents qui ne peuvent subvenir à ses besoins. Il va à l'école le matin et travaille l'après-midi. Pour payer son école et se nourrir, il vend chaque jour des cigarettes à l'unité l'après-midi et, en rentrant, il fait ses devoirs. À l'école, ils sont cent par classe."
Préparatifs avant la traversée de l'Atlantique
"Nous faisons les courses avant la grande traversée. Les coffres doivent accueillir 600 litres d'eau et trois semaines de vivres pour 14 moussaillons affamés, c'est-à-dire, entre autres, 50 kg de pommes de terre, 140 oufs, 200 bananes... Dernière visite à la poste pour voir si nous avons du courrier en poste restante. Les nouvelles de nos familles, environ tous les deux mois, sont toujours un moment très émouvant. Enfin, nous sommes prêts à larguer les amarres."
La traversée
"De Rufisque (Sénégal) à Port-au-Prince (Haïti) : dix-sept jours sur cet immense océan, coupés du reste du monde, à vivre le mythe de l'aventurier ! On pêche pour se nourrir, on se baigne, on observe les dauphins et les cachalots. Nous lançons des bouteilles à la mer, fermées à la cire et contenant des messages d'espoir adressés à qui les trouvera. Nous profitons des périodes de traversée pour mettre à jour le journal de bord et commencer à écrire notre livre. Ce sont aussi des moments où l'on a le temps de penser à sa famille et d'avoir des petits coups de cafard et de nostalgie !"
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L'arrivée à Haïti
"Pendant l'accostage, un garçon nous observe avec son large sourire en banane. C'est Daniel, 11 ans : il vit sur un cargo échoué, avec son cousin proxénète et une vingtaine de prostituées. Livré à lui-même, il rend pour survivre de petits services aux équipages des cargos. Il est toujours sur ses gardes, prêt à défendre son territoire. Quand il vient passer la journée avec nous sur le bateau, il redevient un "timoun", se laisse aller et sculpte ses calebasses." Enfants domestiques. "À Haïti, les filles pauvres deviennent des "restaveks", c'est-à-dire enfant en domesticité. Marileine, 12 ans, est "restavek" depuis quatre ans. Elle n'a ni père ni mère. Toute la journée, pour une famille-patron, elle cuisine, lessive, balaye, transporte sur la tête quatre fois par jour un bidon de 30 litres d'eau. Elle porte sur le corps les marques des coups de fouet de ses maîtres. Nous découvrons un esclavage contemporain dont les victimes sont des enfants."
Retour en France
"J'ai quitté ma classe en début de seconde. Après l'année passée avec la baleine, je suis rentrée en première grâce au bon niveau que j'avais en partant. Le retour à terre est un peu difficile, le voyage se digère sur le long terme. Après mes études, je veux devenir journaliste."
Du fleuve gambie au pays des baleines, le carnet de voyage de Julie .
Julie est partie à treize ans sur un voilier de la Baleine Blanche avec treize autres enfants reporters, pour une expédition intitulée "Du fleuve Gambie au pays des baleines qui chantent". Les baleineaux ont fait une escale en Gambie, un pays enclavé en territoire sénégalais, puis ils ont traversé l'Atlantique pour rejoindre le Banc d'Argent, un immense plateau coralien au large de la République Dominicaine où, de janvier à mars, viennent se reproduire ou mettre bas des baleines venues du Saint-Laurent.br> Le grand départ. "Je viens d'avoir treize ans et je suis la plus jeune de l'équipage. Quand notre voilier quitte Nantes, mes parents pleurent, pas moi. Je ne me rend pas compte de ce que représente neufs mois d'absence, et puis je suis folle de joie de partir. Je n'ai jamais fait de voile, mais j'ai été sélectionnée sur une centaine de candidats. Pour aider au financement de mon voyage, j'ai démarché afin de trouver des sponsors. Ma commune, Aizenay, m'a un peu aidée, ainsi que des petites entreprises de la ville."
L'arrivée en Gambie
"Notre voilier mouille au milieu du fleuve Gambie, et nous rejoignons la rive à bord de l'annexe pneumatique. Lorsque les enfants, qui vivent dans ce village au bord du fleuve, voient arriver ce bateau rempli d'enfants blancs, ils nous crient : "Toubab, toubab" ("Blanc, blanc"). Bien sûr, ils ne parlent pas français. Ils nous prennent par la main et nous enmènent dans leurs maisons. Avec l'encadrant qui nous accompagne, nous louons au chef du village une case au bord du fleuve."
La vie au bord du fleuve
"Nous vivons, avec les habitants, de chasse et de pêche, et de la culture du riz, nous allons vendre les produits au marché avec les femmes. Nous communiquons avec elles par gestes. Je me fais une copine. Elle a 16 ans, elle est déjà mariée et maman. Les garçons de la Baleine vont à la pêche la nuit, avec ceux du village ou travaillent dans les rizières. Ici, les garçons, dès 7-8 ans, préfèrent travailler avec leur père plutôt que d'aller à l'école, située à 3 km. Dans le village, il y a une télé, alimentée par l'énergie électrique de l'usine de cacahuètes d'à côté. Le soir, avec la famille, nous palabrons autour d'un thé. Les gens paraissent heureux avec peu, néanmoins les ados du village semblent rêver d'une autre vie. "
Le paysage le plus fascinant
"La mangrove est une végétation rencontrée à l'embouchure du fleuve Gambie, constituée d'une forêt de palétuviers, dont les énormes racines en arceaux, recouvertes d'huîtres, sont visibles à marée basse. On s'y promène en barque, on y entend un concert de cris de singes et d'oiseaux, de spatules, de hérons, d'aigrettes, de flamands."
Reporter photographe
" Chacun de nous, au cours du voyage, va devoir réaliser un projet. Pour ma part, il me faut rapporter un reportage photo. Je ne connaissais rien à la photo et je me plonge dans les modes d'emploi des appareils. J'apprends à être silencieuse dans la forêt tropicale pour avoir une chance d'apercevoir les singes et surtout, les hippopotames au fond d'une anse du fleuve. Parmi tous les clichés réalisés, j'en retiendrai 150 de bonne qualité. Didier Cottet, le responsable de la Baleine Blanche, nous rejoint en cours de voyage pour parfaire les savoirs faire des uns et des autres. "
Ecrire le journal de bord
"Enthousiasmés par tant de merveilles, nous voulons garder trace de ce que nous venons de vivre, et nous nous déchaînons pour l'écrire à chaud, sitôt remontés d'une plongée. Tous les mois, nous envoyons une double page de journal de bord aux parents et amis, et à nos correspondants de radios locales et d'écoles de nos régions. Et nous préparons déjà le récit de voyage qui sera éditée quelques mois après notre retour."
Le retour
"Je n'imaginais pas qu'il y avait tant de choses extraordinaires, et le goût du voyage ne me quittera jamais. Mes parents me retrouvent bronzée, les cheveux brûlés par le soleil et mon style a changé : tee-shirt délavé et bandana sur la tête. J'ai envie de leur raconter et en même temps, c'est difficile de faire partager ce que nous avons vécu, tant c'était intense. Heureusement, nos proches verront le diaporama et le livre. Revoir mes amis baleineaux régulièrement est vital pour moi."
Reprendre l'école
"Avant de partir, je suis restée quinze jours en quatrième et au retour, je suis passée directement en troisième, après avoir rattrapé les maths et le français pendant l'été. J'ai mis deux mois à apprendre ce que les autres oublient en deux mois ! 40% des baleineaux sautent une classe. Nous manquons une année d'école mais nous gagnons en maturité et autonomie. Je sais maintenant le sens de l'école et du travail à long terme. Plus tard, je serai journaliste."
Françoise Devillers
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