Parés pour leur grand périple atlantique, les jeunes marins reporters de la Baleine Blanche vont passer neuf mois à bord du Sun Magic SALAM - une salle de classe originale.
Croiseur Hauturier conçu pour naviguer avec un équipage nombreux, le Sun Magic SALAM aligne les milles, de la Mer Rouge au Banc d'Argent. Surtout depuis qu'il sillonne les océans sous l'égide de la Baleine Blanche, une association qui fait découvrir notre planète à des adolescents. Bilan.
Branle-bas dans le petit port de la Pointe Rouge, près de Marseille. L'heure du départ approche pour les jeunes marins reporters de la Baleine Blanche, qui embarquent pour un périple atlantique de neuf mois à bord de deux voiliers de l'association, ECOLO et SALAM, le premier est un Gib'Sea 352, le second un Sun Magic 44
Mais il n'est pas facile d'identifier ces voiliers de série au premier coup d'il, car le matériel à embarquer déborde de partout ! Voilà d'ailleurs une équipe qui revient avec la fin de l'avitaillement. Commencent alors les opérations de déballage et de remplissage : les paquets de riz, de nouilles, de sucre et de farine sont ouverts, puis leur contenu est déversé dans de grands bocaux étanches en plastique. Gain de place et conservation à l'abri de l'humidité, sont ainsi assurés. Les boîtes de conserves, elles, sont marquées au feutre indélébile avant d'être rangées sous les planchers, dont les recoins sont utilisés. Impossible, dorénavant, de confondre cassoulet et choucroute ! Il ne reste plus qu'à noter sur le cahier prévu les emplacements exacts, afin de ne pas perdre de temps lorsque le quart de cuisine l'aura inscrit à son menu du jour. Cuisiner pour un équipage de onze personnes ne s'effectue déjà pas toujours sans mal, alors mieux vaut ne pas compliquer cet art difficile, surtout à la gîte.
Au fait, pourquoi avoir choisi un Sun Magic 44 ? Depuis plus de vingt-cinq ans que je navigue explique Didier Cottet, le responsable des expéditions, j'ai eu l'occasion de tester beaucoup de voiliers différents, monos et multicoques, dériveurs et quillards, de série ou construits à l'unité.
Et c'est le Sun Magic 44 qui convient le mieux à notre programme. D'abord grâce à ses performances, puisque, c'est un redoutable marcheur au près, quelle que soit la météo. Et ça, c'est une qualité primordiale. Tiens, la dernière fois que nous avons remonté la Mer Rouge, le moteur est tombé en panne et il a fallu tirer des bords au près serré dans 35 nuds de vent établis. Une mission dont SALAM s'est parfaitement acquitté, sans que cela se transforme en punition pour l'équipage. Ensuite, c'est un bateau à la structure saine et solide. Dans les sites pas toujours cartographiés où nous allons traîner notre quille, il arrive forcément à celle-ci de racler le fond - sans dommages. Enfin, ce Sun Magic 44 est, d'après moi, le seul " 13 mètres " qui offre neuf vraies couchettes utilisables en mer, sans compter les deux du carré. Et son plan de formes supporte sans peine le chargement supplémentaire en matériel, vivre, eau et gasoil (jerrycans en pontée dans les passavants) qu'impose le style de nos navigations.
Reporters au long cours
Neuf jeunes âgés de 12 à 16 ans, un skipper et un encadrant, en général " ancien baleineau " lui-même, occupent en effet toutes les couchettes, carré compris, de ce Sun Magic 44 ici décliné dans sa version " Team ". Inutile de préciser que les emménagements ont été, et sont encore, mis à rude épreuve lors de ces expéditions lointaines - quinze à ce jour, dont sept outre Atlantique.
Vernis écaillés (les placages, très fins, ne résistent pas à plusieurs ponçages) et vaigrages décollés apportent les preuves de leur utilisation intense et quotidienne. D'ailleurs, la réfection complète de la cuisine est inscrite sur la liste " A faire " de l'année 2001. Seul le four réchaud ENO sera conservé. Puisqu'il a déjà été changé l'an dernier. Le Frigoboat, lui, sera rechargé en Fréon (1000 francs), comme tous les ans. Coussins, matelas et housses attenantes ne résistent guère plus de deux ans à une utilisation intensive - et il faut compter 8000 francs pour la sellerie du carré. La table du carré se porte un peu mieux que le reste des boiseries, mais elle est souvent protégée par une simple nappe en toile cirée. Côté électricité, les disjoncteurs d'origine, qui sautaient sans arrêt, ont été remplacés par des fusibles classiques et les néons par des plafonniers à ampoules. Un onduleur est installé dans la cabine arrière tribord, elle-même transformée en " salle de rédaction " par l'ajout d'une tablette qui reçoit un Mac Performa 5300 : les adolescents peuvent ainsi saisir leurs textes, scanner leurs photos et mettre en page les reportages réalisés au jour le jour, comme les vrais marins reporters qu'ils sont devenus.
Ni gosses de riches ni cas sociaux, de tous milieux, de toutes origines, ils laissent familles, amis et école pendant presque un an, afin de découvrir la planète et de confronter les idées reçues avec la réalité du terrain " Je ne m'en soucie guerre " est le titre du livre qui raconte leur expédition en Erythrée, via le canal de Suez et la Mer Rouge, en 1995-96. Ce livre reportage, au format à l'italienne qui met en valeur les illustrations, ne cherche pas à donner de leçons, mais contribue à une prise de conscience du statut des enfants dans la guerre. Et ces livres, films et expositions constituent l'un des principaux revenus de l'association La Baleine Blanche. |
Cette année, le parcours de SALAM comprend deux transats (Sénégal-Antilles et Antilles - Açores - France), entrecoupées d'un séjour d'observation des baleines à bosses sur le Banc d'Argent, au large de la République Dominicaine. Soit un trajet d'un peu plus de 10000 milles pour les équipages et les bateaux de la Baleine Blanche. " Côté gréement, l'élément indispensable que nous avons d'abord installé est l'étai largable, explique Didier. Parce que faire du près dans la brise arrière arrive plus souvent qu'on ne le croit - en remontant la Mer Rouge de Port Soudan à Suez ou l'Atlantique du Cap-Vert aux Açores par exemple. Roulé à plus d'un tiers, le génois sur enrouleur ne travaille pas bien et se déforme, alors que le foc de route, lui, reste impeccable, même dans la houle formée des alizés. Ajoutons que le premier jeu de voiles à duré six ans, le second quatre, et il en coûte 28000 francs à chaque remplacement. L'an dernier, c'est l'ensemble du gréement qui a été changé. Didier jugeant que le mât était trop cintré : " peut être a-t-il pris un coup
" Bilan financier de l'opération : 17000 francs pour l'espar et 8500 francs pour le gréement dormant. En moyenne, l'entretien du jeu de voiles (accrocs, coutures, lattes
) revient à 2000 francs par an, tandis qu'un jeu d'écoutes ne dure pas plus de deux ans.
La coque, elle, a subi plusieurs interventions au fil des ans, comme la restratification de la jupe arrière et celle du skeg porte-safran, auquel un nouveau palier a été rajouté. Quelques cloques étant apparues sur les uvres vives, voici trois ans, un grattage suivi d'un ponçage, d'un séchage et d'un masticage ont résolu le problème : pas de nouvelles bulles à signaler. La quille a été décapée à nu et repeinte (quatre couches) cette année. L'avantage d'un voilier comme SALAM, qui navigue beaucoup, est que les algues et le plancton n'ont pas le temps de s'y accrocher ! Une seule couche d'antifouling auto érodable chaque année suffit donc, d'autant que l'équipage brosse la ligne de flottaison dès que les premières mousses apparaissent. Et qu'une escale de plusieurs jours en eau douce (comme cet hiver dans le fleuve Gambie) suffit à faire lâcher prise à ces organismes marins
A l'énoncé des expéditions auxquelles SALAM a participé de 1994 à 2000 - Guinée Bissau 8000 milles, Erythrée 9000 milles, Mer Rouge 7000 milles, Gambie 8000 milles, triangle Atlantique 11000 milles et Soudan 8000 milles -, on se rend compte qu'il s'agit d'un sacré banc d'essai pour un voilier de série ! Et que ce Sun Magic 44 s'en sort plutôt bien malgré quelques péripéties. Les adolescents accueillis à bord n'ont en effet, pour la plupart, aucune expérience de la voile et de la navigation. Et pourtant, ils assurent leurs quarts de barre, de veille, et de manuvres dès le premier jour à bord. Ce qui ne va pas sans quelques réglages approximatifs, voire quelques " vracs " que les deux adultes du bord, le skipper et le second, commentent et expliquent immédiatement. Heureusement, le Sun Magic 44 pardonne beaucoup. D'une stabilité de route impressionnante au portant, grâce à sa carène bien équilibrée, il navigue au près, barre amarrée, pour peu que les voiles soient proprement réglées. Et supporte sans sourciller les surventes intempestives. C'est dur la vie de matelot
Du coup, ils apprennent vite, les baleineaux nouveaux, même si les conditions météo s'avèrent pas toujours idylliques
"Gibraltar, nous n'y sommes pas encore, écrit Camille depuis un petit port d'Andalousie. Vent force 10, c'est la tempête et j'ai peur ! le bateau gîte à fond et il y a plein d'eau dedans ! Il fait froid et il pleut. J'en ai marre d'être ici. Je suis anxieuse, je ne mange pas, et pourtant je suis malade. Heureusement les skippers ont décidé de s'arrêter dans un port espagnol. Me voilà soulagée. Mais quand même, mes parents me manquent
Enfin, nous avons vu des dauphins nager sous notre étrave et pêché deux thons. La galère, c'est quand je suis de cuisine : j'aime bien cuisiner, mais là c'est pour onze, plus la corvée de vaisselle ! Et puis, il faut aussi laver ses fringues entièrement à la main
Mi-octobre 2000, avec Marie, Claire, Kévin, Franz, Nat, Julien, Nina, Marika, Julie, Léa, Raphaël, Anthony et Noémie, Camille a largué les amarres de SALAM et d'ECOLO pour une courte navigation vers les îles du Frioul avant de mettre le cap vers Gibraltar, puis les Canaries et la Gambie. Après une semaine de temps maussade et de pluie passée au Port de la Pointe Rouge, ils découvrent enfin le plaisir de naviguer sous le soleil et même de se baigner dans une Méditerranée pas encore trop rafraîchie.
Premiers bords de près, premières manuvres, premier mouillage, première mise à l'eau de l'annexe, premier bain de mer à partir d'un bateau, premier pique-nique dans le cockpit
Mais aussi premières surprises et déconvenues : le compas bouge tout le temps, l'annexe est longue à gonfler, la chaîne se coince dans le barbotin du guindeau et il faut remonter le mouillage à la main
Dans quelques mois, ces anecdotes ne seront plus que des souvenirs, accumulés au fil des milles par ce Sun Magic 44 dont le nom résume bien le programme : Salam Aleikoum, " Paix sur toi et ton équipage ", Salam... |