Le jeune Moulinois Lorris Coulon poursuit son voyage au long cours entre Syrie, Egypte et Soudan. Extrait de son carnet, dans un cimetière du Caire.
PAR LORRIS COULON
D'immenses cimetières ceinturent Le Caire sur des kilomètres et des kilomètres. Ils ont été investis par des milliers de femmes et d'hommes venus de toutes les régions d'Egypte, les transformant ainsi en de véritables quartiers dans la ville. Dans cette cité des Morts, j'ai fait la rencontre de Oudet qui, comme beaucoup d'autres Égyptiens, vit parmi les morts et pour rien au monde ne quitterait cet endroit si calme.
Je marche le long d'un grand mur qui sépare Le Caire de la cité des Morts. Les voitures foncent dans un vacarme assourdissant. Les conducteurs de bus crient à tout va leur direction. Enfin, une ouverture dans le grand mur de briques. Je franchis la frontière entre deux mondes et pénètre dans le cimetière. En un pas, je suis apaisé. Toute l'agitation de la ville est restée derrière moi. Les bruits sont atténués, l'air semble plus respirable.
Des stèles de toutes les couleurs
Des stèles funéraires sont plantées au sol. Elles sont peintes en ocre vert ou bleu, il y en a même une rosé fluo. Sur chacune d'elles sont gravées des inscriptions arabes. On peut y lire le nom du défunt, la date de sa mort et de sa naissance, et des versets du Coran.
Quelques fleurs sont éparpillées dessus, pétales rouges et jaunes sèches par le soleil. Des chiens font la sieste au soleil sur les tombes. Des demeures-sépultures abritent des caveaux souterrains.
Des voix surgissent de ce lieu si paisible. Quatre hommes jouent aux dominos sur une table en bois, leur verre de thé posé sur une tombe. Une femme fait sa vaisselle sur une tombe, des couvertures et des baskets sèchent entre deux stèles, des poules picorent des graines et des coqs se battent. Un acacia verdoyant pousse près d'une maison funéraire. Au-dessus, un étage a été rajouté, peint en jaune, des rideaux aux fenêtres. Des plantes vertes sont suspendues. C'est là que vit Oudet, une vieille femme souvent assise sur un banc en pierre, à l'ombre. Une cour parsemée de tombes lui fait office de jardin. Son visage s'illumine.
« Je portais des minijupes »
Oudet a 60 ans et vit au-dessus du caveau où sont enterrés des membres de sa famille. « Vous avez des parents en France. Ici, je suis votre mère ! » Elle est née dans ce quartier de la Cité des morts, dans la maison construite par ses grands-parents. « Que faisais-tu comme travail quand tu étais jeune ? ». C'est son fils Mustapha qui répond : « C'est une femme. Elle est restée à la maison puis s'est mariée. C'est tout ! ». Oudet rectifie dès qu'aucun homme ne traîne dans les parages. « À 15 ans, je portais des minijupes et des débardeurs ». Elle montre une photo et, malicieuse : « J'étais très belle ! ».
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Elle est partie en Libye à 20 ans, seule, pour travailler comme couturière pendant deux ans. Elle a aussi effectué le pèlerinage à La Mecque deux fois, avec l'une de ses soeurs. Et puis c'est tout. Elle est revenue vivre dans la maison familiale à la Cité des morts. À 30 ans, elle ne voulait toujours pas se marier, mais comme tous les gens lui en parlaient, elle a finalement consenti à prendre un époux. La tradition de sa famille veut que ce soit l'homme qui habite chez la femme, ce qui est inhabituel en Egypte. Son mari, Mahmoud, est donc venu vivre ici. Il s'occupe d'entretenir les tombes, creuser les caveaux, arroser les plantes... Oudet a eu deux garçons et deux filles, décédées à 15 et 20 ans. Elles sont enterrées dans le caveau, « dans la maison ». « Dans la maison ? » « Oui, oui, comme ça, je peux leur apporter à manger et du thé ! ». La présence des morts est si habituelle pour les habitants de la Cité que c'est notre curiosité qui paraît bizarre.

©La Baleine Blanche
« Je suis la mère de tous »
Le vendredi, l'équivalent du dimanche en Occident, une tout autre atmosphère se dégage de la Cité des morts. Des femmes vendent des bouquets de fleurs rouges et jaunes à tous les visiteurs. Des familles déambulent dans les rues et distribuent des sacs de nourriture aux pauvres qui vivent ici. Tous font confiance à Oudet. Ils déposent leurs sacs de victuailles le temps d'aller prier, en sachant qu'elle veille. Accrochée au mur de sa maison, une petite enceinte diffuse des versets du Coran. Des femmes ont apporté leur thermos de thé et de quoi manger. Des sortes de pique-niques de commémoration s'organisent. Certaines viennent voir Oudet en pleurant. Elle les console en prenant un air désolé : « Je suis la mère de tous. Tout le monde m'aime ». Plusieurs personnes donnent de l'argent à Oudet. Les gens la paient pour surveiller des tombes, cent vingt-quatre en tout. C'est aussi elle qui emploie les hommes chargés de l'entretien du quartier. Celui dont elle se charge a pris le nom du saint qui y est enterré, Arafa. Oudet n'aimerait pas vivre ailleurs : « Ici c'est très bien. C'est calme. Au Caire il y a du bruit, des bagarres. Ici c'est très bien! ».
Et elle s'embrasse les deux côtés de la main et remercie Dieu.
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